Je viens d'Emmanuelle Bayamack-Tam

Publié le par mademoisellechristelle

Je viens d'Emmanuelle Bayamack-Tam

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Ce que dit la quatrième de couv’ : Je viens vérifie la grande leçon baudelairienne, à savoir que le monde ne marche que sur le malentendu.

Je viens mouline les sujets qui fâchent, le racisme qui a la vie dure, la vieillesse qui est un naufrage, la famille qui est tout sauf un havre de paix.

Je viens illustre les lois ineptes de l’existence et leurs multiples variantes : l’amour n’est pas aimé, le bon sens est la chose du monde la moins partagée, les adultes sont des enfants, les riches se reproduisent entre eux et prospèrent sur le dos des pauvres, etc.

Je viens, c’est aussi la proclamation par Charonne de sa volonté de redresser les torts, de parler contre les lois ineptes et de faire passer sur le monde comme un souffle de bienveillance qui en dissiperait la léthargie et les aigreurs.

L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien. A l'inverse, ceux qu'on aura élevés dans le sentiment trompeur qu'ils sont quelque chose multiplieront à l'infini les exigences affectives, s'offusqueront au moindre manquement et n'auront de cesse qu'ils ne vous pourrissent l'existence. Faites le test.

Ce que j’en pense : Ce livre a tout de suite éveillé ma curiosité. Le titre, d’abord « Je viens ». Puis, la quatrième de couv’, qui évoque des thèmes dans l’air du temps : le racisme, le fait de vieillir, les familles que l’on hait. Aussi, quand j’ai vu que « Je viens » était dans les nouveautés Folio, je n’ai pas hésité et je l’ai choisi. Je remercie donc les éditions Folio pour cette jolie découverte.

Le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam est un roman à trois voix. La petite fille, Charonne, est une enfant adoptée par Gladys et Régis, un couple de blancs. Charonne est noire, obèse, elle a des cheveux filandreux et des grosses lèvres bleues.  Selon ses parents adoptifs, elle ne mérite pas d’être aimée à cause de son physique ingrat. Charlie, son grand-père la traite de « négresse » à longueur de journée, et l’emmène faire la tournée des bars où le racisme y est légion. Seule Nelly, sa grand-mère, semble se soucier de son bien-être et la trouve belle à sa façon.

J'ai six ans, j'en ai dix, j'en ai treize, Charlie perd la tête mais j'ai toute la mienne et elle est aussi bien faite que bien pleine, en dépit des commentaires désobligeants qu'elle s'attire :
- Tiens, t'as encore amené ta guenon ?
- Qu'est-ce qu'elle est vilaine !
- Ben dis donc, celle-là, tu vas avoir du mal à la marier !
- Elle va à l'école ? Ils ont réussi à lui apprendre à lire ? Ah ils sont forts, les profs d'aujourd'hui !
- Penses-tu ! Elle sait même pas parler !
- A part le langage des singes, quand elle veut sa banane !
- Y'a bon banane !
- Note que y'a le zoo, pas loin : t'as qu'à la mettre avec ses frères et sœurs !

Nelly, la grand-mère, est une ancienne actrice qui vit dans son passé, à l’époque où elle faisait encore tourner les têtes comme elle faisait virevolter ses robes dans les soirées mondaines qu’elle fréquentait. Nelly a eu deux maris. De son premier mari, Fernand, naquit Gladys ; cette dernière n’acceptera jamais son second mariage avec Charlie. Nelly ne supporte plus de vieillir et pense qu’elle n’a plus aucune raison de vivre. Son mari Charlie perd la tête, sa fille Gladys la déteste et elle est obsédée par la passion qu’elle a vécue avec son premier mari décédé.

C’est une blague, voilà ce que je me dis tous les matins depuis plus de vingt ans, en me regardant dans la glace, sous l’éclairage pourtant flatteur de ma salle de bains. Heureusement que passé un certain âge, Dieu nous envoie la presbytie. Et puis quand la presbytie ne suffit plus, l’Alzheimer prend le relais, ce qui fait que l’un dans l’autre, nous ne serons jamais tout à fait conscients de l’étendu des dégâts.

Gladys, la fille, est le personnage le plus antipathique de l’histoire. Gladys a épousé Régis, le fils de Charlie (oui, oui, son demi-frère). Elle a toujours vécu dans l’ombre de sa mère et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas hérité de son physique avantageux. Considérant qu’elle n’aura jamais aucun attachement pour Charonne, elle va tenter de la « rendre » au foyer d’adoption. Gladys est mal dans sa peau, elle ne sait pas comment se comporter dans ce monde et connaît un grand mal être. Et cela, c’est entièrement la faute des autres.

Nous avons toujours passé pour d’affreux parasites, pour des individus irresponsables, qui se barraient six mois par an dans l’Himalaya, laissant leurs vieux parents se débrouiller avec leurs fille adoptive. Personne n’est allé y regarder d’assez près pour comprendre que dans l’histoire, c’est nous qui étions les dindons de la farce : nos voyages arrangeaient tout le monde, à commencer par Charonne qui en a toujours profité pour resserrer les liens avec ses grands-parents et fomenter ses coups en douce.

Ce roman a suscité tour à tour plusieurs émotions : j’ai pris en pitié Charonne, cette petite fille abandonnée à la naissance par une mère junkie, contrainte à vivre dans une maison où personne ne désire sa présence. J’ai été attendrie par Nelly : cette vieille dame à la gloire passée qui repense toujours à son premier grand amour décédé. Enfin, j’ai été agacée par Gladys, cette enfant gâtée et nombriliste, bouddhiste, végétarienne sans gluten et sans saveur, en lutte perpétuelle contre le monde entier.

Ces trois portraits de femmes à la première personne sont rédigés de manière « brute » et « brutale », ce qui les rend bouleversants. Le lecteur se rend vite compte qu’il n’est pas plongé dans une fiction, mais dans la vie, la vraie.

Dans la vie justement, on ne se comprend pas, on ne prend plus le temps d’échanger et on se mure dans son silence. Dans la vie, on s’attend à naviguer sur un long fleuve tranquille mais c’est loin d’être le cas. Vient alors la désillusion : le mépris des êtres chers, l’intolérance irrationnelle, la beauté qui se fane. Enfin, dans la vie, chaque famille cache secrets et cadavres dans son placard. Et quand sonnera l’heure des vérités, sonnera également l’heure des confrontations.

J’ai beaucoup aimé l’écrire d’Emmanuelle Bayamack-Tam. Pour moi, elle a écrit un roman de femmes pour les femmes. Mais pas n’importe quelle femme : l’écriture est tantôt très crue, tantôt soutenue, tantôt poétique. Il faut être forte et sensible à la fois pour lire ce livre.

Le fil conducteur du roman est le lien maternel (chaque mère en est d’ailleurs dépourvu) et les liens familiaux en général. Les femmes sont au centre du roman, les hommes ayant un rôle secondaire. Un roman définitivement féminin en somme.

Le mensonge est également très présent dans le roman. Il s’agit aussi bien du mensonge que l’on raconte aux autres que du mensonge que l’on se raconte à soi-même. Le mensonge permet aux personnages de se cacher, parfois des autres, mais aussi d’eux-mêmes. C’est aussi le mensonge qui va cimenter les murs entre lesquels ces trois femmes s’enferment.

Et pour finir, voici un extrait de « Agir, je viens », le poème qui a inspiré le titre du livre : 

Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n'es plus à l'abandon
Tu n'es plus en difficulté
Ficelles déliées, tes difficultés tombent
Le cauchemar d'où tu revins hagarde n'est plus
Je t'épaule
Tu poses avec moi
Le pied sur le premier degré de l'escalier sans fin
Qui te porte
Qui te monte
Qui t'accomplit
Je t'apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l'enfant de ton rêve

Ma note : 3/5

Publié dans Littérature

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