Beauté fatale de Mona Chollet

Publié le par mademoisellechristelle

beaute-fatale.jpgMona Chollet est journaliste au Monde Diplomatique et l’auteur du site peripheries.net.  « Beauté fatale » est un essai, véritable satyre, dénonçant l’instrumentalisation du corps des femmes, notamment au profit des grandes marques des secteurs du luxe et des cosmétiques.
Pour appuyer ses théories, Mona Chollet va utiliser des exemples concrets et qui nous parlent à toutes : la presse féminine, les blogs mode, les séries américaines (mad men, sex and the city..), l’actualité (affaires Strauss-Kahn et Polanski).. qu’elle va décrypter afin de nous démontrer l’existence d’un véritable dictat de l’apparence qui impose une féminité complètement stéréotypée et dénuée de toute originalité.
Néanmoins, peu de femmes réussissent à atteindre ce modèle dit « de perfection » et à adopter le mode de vie qui va avec. Du coup, Mona Chollet démontre comment le fait de ne pas atteindre ce modèle engendre une haine envers soi et envers son corps. Et d’ailleurs, les femmes qui réussissent à atteindre ce fameux modèle trouvent-elles vraiment paix et sérénité ?
     
Les théories de Mona Chollet : L’essai est divisé en plusieurs parties développant chacune un thème lié à la féminité. Voici quelques-unes des théories développées par l’auteur.
Je ne vous apprends rien lorsque je vous dis que les femmes n’existent qu’à travers leur beauté. En effet, elles sont avant tout exposées pour leur apparence, c’est dans tous les magazines féminins. « Les femmes doivent n’être ni trop, ni trop peu attirantes : dans le premier cas, elles risquent de ne pas être jugées crédibles professionnellement et, si elles se font harceler sexuellement, elles l’auront bien cherché ; dans le second, elles s’exposent aux réflexions désobligeantes pour avoir manqué à leur rôle de récréation visuelle et de stimulant libidinal ».
Les femmes sont donc considérées comme des objets de représentation et non des êtres pensants, qualité qui semble être l’apanage des hommes Elles ne créent pas, ne bâtissent pas, ne parlent pas non plus, mais ont pour obligation d’être féminines pour pouvoir exister (« sois belle et tais toi ! »).
Certaines pensent qu’en utilisant leur intelligence, elles pourront contourner cette injonction à la féminité. Toutefois, il est fort probable que ces femmes n’auront pas l’intelligence de faire le tri entre les différents comportements imposés à elles. L’intelligence n’a rien à voir avec cela. En effet, le propre de ces discours est de la contourner (avez-vous déjà entendu parler du neuromarketing ?). Les publicitaires et la presse féminine jouent sur des craintes et des failles intimes que l’intelligence ne peut déceler : la peur de ne pas être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir etc.. pour pouvoir faire passer leur message.
     
Les petites filles grandissent donc avec l’impression que les modèles de réussite sont matérialiséestoutcequibrille par les photographies de mannequins ou d’actrices que l’on retrouve dans la presse spécialisée pour les femmes. A ce titre, Mona Chollet nous donne un exemple qui m’a particulièrement frappé.
Les deux héroïnes du film « tout ce qui brille » rêvent en secret de posséder de belles chaussures, de porter les habits des grands couturiers, d’avoir un train de vie luxueux.. C’est cela, leur modèle de réussite. En revanche, le destin de Marie Curie, lui, ne les fait pas rêver. Marie Curie n’est pas présentée comme un modèle de réussite. D’ailleurs tout le monde s’en fout. Autre exemple : qui cela ferait-il rêver aujourd’hui de voir Sophie Marceau passer l’Agrég de français dans le film l’ « Etudiante » (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=29685.html). Personne, on est bien d’accord. Penser et réussir ses études n’est pas un modèle rêvé de vie.
Tout ceci fait bien évidemment les bonnes affaires des grandes marques du luxe, de la cosmétique et des magazines féminins qui voient leur chiffre d’affaires croitre de plus en plus alors que nous connaissons actuellement une crise économique d’ampleur mondiale !
Le retour de bâton (backlash) est alors sans pitié : les petites filles s’imaginent que les modèles qui leur sont présentés partout sont des symboles de réussite et qu’il faut leur ressembler quel qu’en soit le prix. Du coup, au lieu de se développer et de renforcer leur personnalité, elles se vident de leur contenu pour se rapprocher de modèles standardisés et sans personnalités. 
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D’autre part, il convient de noter que la vie des stars est composée uniquement de loisirs, de plaisirs et de moments où on dépense son argent (boire dans des bars à la mode, faire du sport avec un coach, diner au restaurant, faire les boutiques, bronzer à la plage..). Ces moments de vie sont censés vous apporter plénitude et satisfaction.
Ce mode de vie doit surtout être considéré comme un « bras d’honneur » à la plèbe qui ne pourra jamais atteindre un tel train de vie. Néanmoins, ces gens si bien-pensant ont oublié que l’on ne peut apprécier des moments de plaisirs que lorsqu’on a dû affronter d’autres moments plus sombres. C’est ce contraste qui fait prendre aux moments de plaisir tout leur sens.
     
La série Sex and the City reflète parfaitement cette réalité. On y voit les quatre héroïnes évoluant dans une vie composée uniquement de loisirs (et très couteux la plupart du temps) sans jamais travailler (sauf peut-être pour Miranda l’avocate). Leur modèle de réussite consiste donc à dépenser leur argent et évoluer dans le milieu du luxe new-yorkais, agrippant en chemin tous les beaux gosses riches qui passent par là. Des valeurs comme le travail, l’amour d’une famille, la beauté simple de la vie, le partage, la découverte de soi et du monde en sont exclues.
Enfin, laissez-moi vous dire quelques mots sur le corps féminin. Là encore, je ne vous apprends rien lorsque je vous dis qu’il existe en la matière une injonction à la minceur (voire la maigreur), modèle largement diffusé par les stars et par les grandes industries du luxe et de la mode qui, là encore, y trouve bien leur compte.
« La presse féminine promet à ses lectrices le nirvana, pour peu qu’elles parviennent à conquérir le corps qu’elle leur fait miroiter. Ce nirvana, les créatures qui peuplent ces pages mode, photographiées au bord de l’orgasme dans des paysages de rêve relève de l’illusion. L’absence de tout bourrelet ne signifie pas, loin de là, l’absence de tout problème, comme on veut le croire. Le métier de modèle semble bien n’apporter que la haine de soi ».
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Ce que j’en pense  : soyons franches, j’ai pris une véritable claque avec ce livre ! Les termes sont choisis avec soin, ce que Mona Chollet dit est censé, intelligent, réfléchi voire même salutaire. Attention toutefois, certaines théories sont un peu trop poussées au risque d’agacer parfois le lecteur (était-ce là un effet recherché ?).
A travers cet essai, Mona Chollet pose les bases du féminisme du 21ème siècle : un féminisme mordant, audacieux mais aussi sachant observer et déjouer les mécanismes et les pièges de la société moderne.
 
Mona Chollet, à travers « beauté fatale » ne nous interdit pas d’être belles et féminine. Elle attire notre attention sur le fait de développer sa propre pensée et sa propre féminité, loin des influences sociétales, pour enfin pouvoir être en paix avec l’image que reflète le miroir : « Non, décidément, il n’y a de mal à vouloir être belle. Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être ».
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Et pour finir, quelques petites citations : "Dans les magazines pour adolescentes, les seules femmes qui sont mises en vedette, ce sont les mannequins et les actrices. Forcément, leurs lectrices en déduisent que c'est cela, la réussite pour une femme. D'ailleurs, leurs fantasmes de succès se limitent souvent aux carrières qui feraient d'elles des objets de représentation : chanteuse, actrice, top model."
 
« Il est significatif que le personnage qui a fait carrière en incarnant une caricature creuse de l’intellectuel parisien, Bernard-Henri Levy, forme un couple médiatiquement très vendeur avec l’actrice et chanteuse Arielle Dombasle : ensemble, ils représentent à la perfection cette division des rôles sexués. Monsieur pense et pontifie, pendant que Madame danse nue au Crazy Horse et dispense ses conseils de beauté et de nutrition dans les magazines ».
« Les conséquences de cette aliénation sont loin de se limiter à une perte de temps, d'argent et d'énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs (…) traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage ; à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti après ceux des autres ; à toujours se sentir coupables de quelque-chose ; à s'adapter à tout prix, au lieu de fixer leurs propres règles ; à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, se condamnant ainsi à un état de subordination permanente ; à se mettre au service de figures masculines admirées, au lieu de poursuivre leurs propres buts ».
 
«A la fin des années 1970, une jeune top model est à Paris. Se promenant avec une amie, elle voit tout à coup Jack Nicholson sortir de l’hôtel George V. Elles l’abordent au culot, et l’acteur leur propose de l’accompagner à une petite fête où il se rend. « Jack sonne et devinez qui ouvre la porte ? Roman Polanski ! C’était complètement dingue ! Nous sommes rentrés dans une pièce remplie de petites blondes d’une quinzaine d’années. Du coup, Lisa et moi on se trouvait vieilles et on s’est regardées en se disant intérieurement : « Foutons le camp d’ici !» Quelqu’un a fait passer un joint, Lisa n’y a pas touché, mais j’en ai pris quelques taffes. Tout à coup, je commence à me sentir malade, à tel point que je suis obligée de m’allonger. Il m’a fallu quelques minutes pour reprendre mes esprits. Mais plusieurs des filles étaient inconscientes… ça craignait ! On s’est barrées ».
   

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